Sunday, April 29, 2007

GENRE ET PERFORMATIVITE

Cet exposé examine la notion de la performativité dans les études de « genre » et plus particulièrement dans les études de « queer », que soulève Beatriz Preciado dans l’un des séminaires d’identité du département de danse à Paris 8. Ce séminaire souligne que la performativité est un concept sur lequel les études culturelles contemporaines fondent leurs théories. Le fait que la performativité ait un rôle fondamental dans la conceptualisation des théories culturelles fait appel aux études de danse en tant que domaine performatif per se. En d’autres termes, cette notion, se situant au cœur des questions d’identité, engage la danse dans ces mêmes questionnements. Ainsi, la danse devient un champ de recherche pour les études d’identité. Réciproquement, elle doit s’intéresser aux théories de la performativité des différents champs d’études.

Il se lève donc pour tout chercheur de danse, la nécessité d’étudier les façons dont la notion de performativité s’est conçue, les sens que le terme recouvre, ainsi que les différents débats dont elle est le centre. A cet égard, cet exposé, partant du séminaire de Preciado, va faire référence aux sources sur lesquelles elle s’appuie. Il va tenter ainsi d’exposer les critiques opposées par les études de genre aux énoncés de Freud, se référant à la pensée foucaldienne, à la théorie féministe, aux études gay-lesbiennes, et enfin à la théorie « queer ». Ainsi, l’objectif principal est de rapporter les questions qui relèvent de la notion de la performativité, et donc, qui concernent les études de danse.

Dans un premier temps, que signifie la performativité dans des champs théoriques ? Le terme « performatif » est introduit au champ d’études par un linguiste -J. L. Austin- en termes d’ « énoncé performatif ». Il constate qu’il existe deux types d’énoncé : descriptif et performatif (J. L. Austin, How to Do Things With Words. Harvard University Press, 1955). Dans sa conceptualisation, l’énoncé performatif est une langue qui exécute une action. Elle agit sur le monde matériel par le geste et le mot, comme dans l’exemple du mariage : il n’y a pas de mariage avant l’énoncé « oui ». Justement, l’énoncé performatif, dès qu’elle s’articule, elle la devient. Ce qui ramène à l’idée que l’énoncé performatif fait partie de l’exécution d’une action. Donc, c’est l’énoncé performatif qui produit la matérialité selon Austin.

Judith Butler, une théoricienne éminente dans le domaine de « genre », introduit cette notion de la performativité aux études d’identité de sexe/genre. Elle désigne que le genre se produit par l' « énonciation » et la répétition des gestes quotidiens (Judith Butler, Gender Trouble. Feminism and the Subversion of Identity. Routledge, 1999). Alors, l’énonciation se fait par la performance de la conception. De même, Judith Butler parle de la performativité comme citationalité dans Bodies That Matter, et indique que « la performativité n’est pas un acte singulier parce qu’elle est toujours une réitération d’une norme ou d’un groupe de normes » (J. Butler, « Selection from Bodies That Matter » Body and Flesh. A Philosophical Reader, ed. Donn Welton Blackwell, 1998, p.78). Elle argue que dans ce processus de la performativité, la réitération culturelle -les énoncés répétés des normes- produit une identification ; une identification qui est issue des citations des conventions de l’autorité.

Ce qui est à l’origine de ce processus, c’est qu’il ne se trouve pas un modèle ou un désir originaire à ces performances. Butler fait appel à Derrida, qui, dans sa reformulation du performatif, précise que le pouvoir ne fonctionne pas à partir d’un désir originaire, mais qu’il est toujours dérivatif. Cette proposition est à rapprocher de l’idée fondatrice des post-structuralistes qui a bouleversé le concept humaniste d’ « identité ». D’après le concept humaniste, il existe une partie stable dans l’identité, unique à soi, qui détermine la vraie, l’immuable identité. Cet aspect essentiel de l’identité est censé ne changer en aucune circonstance. Ce concept d’un essentiel « soi » sépare donc le « soi » de toute autre chose, et non seulement de l’ « autre », mais aussi de tout événement historique, de tout ce qui change. Alors qu’avec la théorie post-structuraliste le « soi » devient la « subjectivité ». Michel Foucault formule cette idée dans son Histoire de la sexualité : « En face d’un pouvoir qui est loi, le sujet qui est constitué comme sujet –qui est assujetti - est celui qui obéit » (M. Foucault, Histoire de la sexualité I. La volonté du savoir. Editions Gallimard, 1976, p.112). L’introduction de la notion de l’ « assujettissement » implique que le « soi » est une chose construite et non « naturelle », et donc, capable d’être reconstruite.

La théorie féministe s’appuie sur la pensée foucaldienne pour discuter les questions de « genre ». Dans L’Archéologie du savoir, Foucault conteste le traitement conventionnel de l’histoire. Il introduit la relation entre le pouvoir et le savoir, et donc la construction du savoir par un certain pouvoir. Selon Foucault, il n’existe pas un discours absolu, mais différents discours possibles. Il n’est donc plus question de parler de l’histoire mais des « généalogies ». Cela dit que tout énoncé historique est une performance d’une certaine construction en pouvoir. Par la même conceptualisation, il explique la relation entre le pouvoir et le sexe :

« le sexe se déchiffre à partir de son rapport à la loi. Ce qui veut dire enfin que le pouvoir agit en prononçant la règle : la prise de pouvoir sur le sexe se ferait par le langage ou plutôt par un acte de discours créant, du fait même qu’il s’articule, un état de droit. Il parle, et c’est la règle » (M. Foucault, Histoire de la sexualité I. La volonté du savoir. Editions Gallimard, 1976, p.110).

Donc, selon cette pensée, le sexe n’est pas naturel, mais construit par le pouvoir, dans la forme de langage ou d’acte de discours. Ce qui ramène encore à l’idée que le sexe est construit par le biais de la performativité. Ceci implique que la féminité et la masculinité sont des imitations des imitations, et qu’il ne se trouve pas un “essentiel” à l’origine d’eux. De ce fait, la théorie féministe réfère à la déconstruction foucaldienne de tout énoncé, et notamment à celle dans le cadre de « sexe », afin d’affronter la dominance d’une certaine construction masculine. Egalement, Butler renforce l’aspect performatif de la construction du « genre », et conteste la théorie freudienne et l’autonomie indiscutable de l’hétérosexualité sur l’origine des sexes.

Dans les travaux de Freud et Lacan, le discours œdipien signale un inconscient qui est négatif, situé dans une opposition binaire et repoussé sous le symbolique. Le mythe œdipien s'exige par l’interdiction de l’homosexualité, ce qui implique que le genre hétérosexuel se définit par la répudiation de l’homosexuel. Les questions de race, de classe, de sexualité et de genre sont refoulées dans une relation abjecte sous le signifiant phallique. Par conséquent, les constructions œdipiennes de savoir et de pouvoir établissent non seulement des valeurs patriarcales, mais aussi assure le masculin « blanc, occidental et hétérosexuel » comme le discours universel du sujet (Jan, Campbell, Arguing With the Phallus. Feminist, Queer and Postcolonial Theory. A Psychoanalytic Contribution. Zed Books, 2000). Donc, comme Butler insiste, il s’agit d’une théâtralisation d’un certain politique et éthique dans l’élaboration de l’identité-genre.

La théorie féministe entraîne donc une rupture à l’idée qu’il se trouve un « essentiel » dans le « soi », et particulièrement dans l’identité-genre, s’appuyant sur l’approche post-structuraliste de l’identité-genre, n’étant que des séries de signifiants variables. Pareillement, les études gay-lesbiennes, étant un champ académique, observent comment les notions de l’homosexualité sont définies au cours de l’histoire, et en ce faisant, analysent comment son opposé binaire, l’hétérosexualité, est désigné. Ces études sont menées à voir les façons dont la sexualité est envisagée dans des diverses cultures et diverses périodes, comment les idées sont formées autour d’elle, et qu’est-ce qui est défini comme normal ou anormal, moral ou immoral. En d’autres termes quels types de performance ont lieu dans quels types d’endroit et de période, quelles sont les techniques utilisées, et quels sont les points de repères appuyés.

La théorie « queer » surgit du même intérêt que les études gay-lesbiennes : l’intérêt d’analyser la construction sociale des catégories normatifs ou déviants des comportements sexuels. Pourtant, son domaine d’investigation est plus large. Alors que les études gay-lesbiennes concentrent sur les questions de l’homosexualité, la théorie « queer » étudie et critique tout ce qui tombe dans la catégorisation du « normatif » et du « déviant », particulièrement dans le contexte des activités et des identités sexuelles. Le mot « queer » signifie bizarre, étrange en anglais. Alors, la théorie « queer » s’intéresse à toute forme sexuelle qui est définie comme « étrange », et aussi, aux identités et comportements normatifs qui déterminent ce qui est étrange, ce qui est placé dans l’opposition binaire. Cette théorie précise que tout concept liant les comportements sexuels aux identités sexuels et toute catégorie de sexualité normative ou déviante sont des constructions sociales de signifiants. Pour les théoriciens de « queer », la sexualité est un réseau complexe des forces et des codes sociaux, et une forme de relation entre le pouvoir institutionnel et l’activité individuelle. Elle est une construction qui rappelle à tout moment ce qui est normatif et ce qui est déviant, et qui opère selon ces définitions.

Preciado s’appuie sur la théorie « queer » qui dit que le lien entre sexe et genre n’est pas du tout naturel mais « performatif ». Donc, ici, il s’agit d’une approche déconstructive à la notion de genre qui signale que le genre n’est qu’une performance. Donc, on peut également parler d’une technique de genre comme on peut parler d’une technique de performance. Cela implique que rien n’empêche qu’on parle de plusieurs techniques de genre et qu’on oppose, aussi, à la technique imposée. La pensée foucaldienne a déconstruit les différentes techniques du corps exercées à travers les différentes formes de discipline et de pouvoir. Cette pensée a ouvert un champ d’analyse des techniques corporelles. Suivant cette notion, Preciado propose que le genre est une technique corporelle que l’on peut analyser et contester par la théorie « queer », et qu’il est possible de constituer des nouvelles techniques de performance qui sont différentes de ceux qui exigent. Dans son ouvrage, Preciado précise : « La contre-sexualité n’est pas la création d’une nouvelle nature, mais bien plutôt la fin de la nature comme ordre qui légitime l’assujettissement des corps à d’autres corps » (Preciado, Le manifeste contra-sexuel. Paris : éditions Balland, 2000, p.20). Elle soulève l’idée d’une société hétérocentrée suivant la conceptualisation de Butler : « Les performances normatives ont été inscrites dans les corps comme vérités biologiques » tandis que « la nature humaine est un effet de technologie sociale » (Preciado, p.20).

Cependant, il semble qu’il se trouve une différence entre la conceptualisation de Butler et celle de Preciado. Dans Gender Trouble, Butler souligne que même si l’identité-genre est une répétition d’actes stylisés, la performativité de genre ne doit pas être appréhendé comme un acte de volonté, comme un simple travestissement. Selon Butler, il n’est pas possible de laisser une performance pour passer à une autre. Comme Butler l’indique dans son ouvrage suivant Bodies That Matter, la performativité n’est pas un acte singulier, issue d’une subjectivité de choix. Elle insiste que la performativité est une activité materielle qui nous construit. Elle ne doit pas être conçue comme une résistance volontaire ou comme une transgression de la loi. Cette conception est similaire à celle de Marcel Mauss. L’habitus empêche de laisser et adopter une autre technique. Il faut toute une réorganisation du corps à partir d’un changement dans la perception. Pourtant, Preciado, fidèle à la théorie « queer », propose une performativité de « genre » dont le contexte serait complètement déplacé grâce aux « cybertechnologies du corps ». Elle fait appel à la notion du genre comme « prothèse ». Le gode permet le corps de subir à une autre -« queer » / « étrange »- type de performance où la relation historique entre le sexe et le genre se détruit. Le gode, par le déplacement du contexte, ne représente plus le phallus –élément rassuré de l’hétérosexualité-, mais symbolise autres parties du corps selon le contexte. La prothèse et le corps se rencontrent pour générer un système unique. Dans ce nouveau système, le corps et la prothèse sont inséparables l’un de l’autre. Il ne se trouve plus de bord qui distingue le corps de l’extérieur. Le corps devient celui d’un posthumain qui acquiert une perception tout à fait « autre ». Cette nouvelle perception du corps qui n’aurait pas lieu sans cette coopération mène à une performance « queer ».

C’est justement là où la théorie « queer » et la notion de la performativité concernent plus fortement la danse. La danse produit un lieu pour la manifestation de diverses formes de performativité. Comme le formule Sally Banes dans son article Pouvoir et corps dansant, « les corps sont des ensembles de sens social ». Toutes les formes de pouvoir qui exercent sur la corporéité intéressent énormément la danse puisqu’elle existe à travers ces corps. La théorie « queer » avec le concept de « cybertechnologies » raffermit l’engendrement des nouveaux types de performativité dans le domaine de la danse. L’union corps-machine procure des perceptions qui seront inaccessibles par le corps seul. L’éminence de la perception dans l’exécution d’un mouvement est sans doute incontestable. Egalement, la difficulté qu’il peut avoir pour effectuer un mouvement ne peut être affranchie que par un changement de registre dans la perception. Les « cybertechnologies » du corps permet donc d'avoir une perception autre -« queer »/ « étrange »- qui introduit des nouvelles techniques et des « inhabituelles » formes de la performativité dans le domaine de la danse.

BIBLIOGRAPHIE

BUTLER, Judith, Gender Trouble. Feminism and the Subversion of Identity. Routledge, 1999

BUTLER, Judith, « Selection from Bodies That Matter » Body and Flesh. A Philosophical Reader, Donn Welton (ed). Blackwell, 1998

CAMPBELL, Jan, Arguing With the Phallus. Feminist, Queer and Postcolonial Theory. A Psychoanalytic Contribution. Zed Books, 2000

FOUCAULT, Michel, Histoire de la sexualité I. La volonté du savoir. Editions Gallimard, 1976

PRECIADO, Beatriz, Le manifeste contra-sexuel. Paris : éditions Balland, 2000

Voice of the Shuttle : Gender Studies Page. vos.ucsb.edu/shuttle/gender.html

Queer Theory.

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